Chroniques de Sodome – Fragments II

Chroniques de Sodome 2

Sodome, Année 0, papier froissé Nous sommes les damnés. Chacun attend son tour, terrifié, dans le train qui va on ne sait où. Nous sommes des ombres aux visages creux, sans autre lumière que l’horizon où flottent en puissance les … Lire la suite

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Les fantômes du placard

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De temps en temps, il m’arrive d’avoir trop de choses à exprimer, à écrire, à hurler, pour en faire plusieurs notes structurées, bien séparées par des murs invisibles qui empêcheraient – peut-être – aux problèmes de se mélanger. Parfois c’est … Lire la suite

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mouRIRE

Je suis assez fort. Bouillie de ricanements informes. Solution insoluble, plate ligne droite dans le noir d’un écran vide, jamais, vous m’entendez, jamais. Jamais la peur ne me mettra à terre. Jamais plus l’angoisse fera de mon corps son champ de bataille. Jamais plus mon sang ne coulera, ni pour les autres, ni pour moi. Pilule blanche éclate de rire, son cristallin entre mes dents, gloussement d’estomac plein ; Je fais le vide. Vague tentative d’énervement, avoir l’air – ne riez pas – plus vivant. Avoir l’air heureux. Blanc. Plein d’une joie surfaite, mais plein de joie aux yeux des passants. Ma pilule beauté, ma pilule sourire, ma pilule éclat de rire. Pilule sauveuse des apparences, je sombre, mais rayonnant. Je suis mort, mais en riant.

Je ne suis plus là.

Absurde moment suspendu,

Mort dans mes propres bras.

Absurde corps relâché,

Mort sans rien, vide et nu.

Absurde tête coupée,

Mort, sans rire, souffre Divin.

Absurde cri étouffé,

Mort et rire ;

Absurde Cynisme…

 

mouRIRE

RIRE

 

R.I.P

Oskar K Cyrus

L’Heure du Repos

Tranquille douleur, douceur mourir. Sur le goudron plombé par les pas des passants, sur les pavés mouillés et froids, sous la vive écorchure du vent, pressé je ne sais pourquoi, allant je ne sais plus où, m’arrêtant à cet arrêt de bus, glacé, neigeux, brumeux, mourant : ce sont les seuls quatre mots qui sont sortis de ma bouche. Je n’ai su comment arriver jusqu’ici. Ne plus apprendre autrement que d’avoir trop chuté, je suis encore tombé. Bus treize, dix heures, arrêt trente-trois. J’entends dans un froissement de plumes le dernier envol d’oiseaux de nuit qui s’en vont être libre, ailleurs qu’ici. Plus loin, autour des trottoirs, les pas des gens pressés qui se retirent très vite, évitant ce banc, cet arrêt, le boulevard et la nuit, me laissant seul, aveugle et sans souffle. Seul s’agite encore la danse frénétique des rats grignotant le trottoir et leur morceaux de caniveau. Seul est cet écho quand s’éteint même le souvenir du dernier bruit de moteur.

Silence, le silence amer qui rend tous les soupirs tremblants, la voix incertaine, le noir angoissant. Dix heures une, dix heures deux, dix heures trois. Claquement sec et sonore au cœur de l’Horloge, dérapage, enraillée pendule de noir, caprice, folie. Débordement.

Silence. Silence de mer, murmure vague, étendue déserte,

Le sol est

En eau.

Funambule sur le trottoir, dix heures quatre, dix heures cinq, dix heures six ; le temps fragile, pas si immobile, au fond, le trajet en train, l’accident, l’explosion sourde, les morts. Funambule, le silence sous ton pas aveugle, funambule.

Dix heures sept

Dix heures huit

Dix heures neuf

Stop. Voyage de nuit. Train d’enfer, bain d’ennui.

Stop.

Silence bas, funambule, angle droit

Douloureux,

Un coin tranquille.

Stop.

Dix heures neuf, bus treize, arrêt trente-trois.

Stop.

Pause. Plutôt mourir, douceur tranquille. Je laisse ma canne tomber de mes mains. Bus treize, arrêt trente-trois. Un passant perdu court à en perdre haleine, je crois qu’il se retourne pour me voir, il fuit. Il est lâche. Il est comme les autres. Ce n’est qu’un passant. Dix heures neuf, pause.

Je le sens arriver. Vite. Il est comme un anti douleur – vite ! – lent qui se propage, dans les veines sales ; il a ce même murmure, cette morsure feutrée qu’ont les derniers moments, dernier recours. En général, on essaye de l’éviter. Dix heures, on fuit. Cet arrêt, trente-trois, bus treize. Dix heures : on fuit.

Dix heures neuf. Le sol tremble, il est une feuille de papier qu’un souffle agite fort et tremble, non sans douleur, moi aussi. Silence. Il y a un grondement sourd. Cliquetis énervés, minute, seconde. Dix heures neuf. C’est bientôt l’heure. Vite !

En général, les gens essayent de l’éviter. On ne s’assied pas à cet arrêt, et quand bien même on s’y assoit, on trouve toujours une raison de repartir.

Il faut être funambule, être sur les toits du monde, aveugle, errant de ciel en ciel, vite, vite, trouver. Trouver la bonne raison qui me fera fuir.

La sérénité,

Poison.

La joie,

Mensonge.

L’être,

Parti.

Vivre,

Condamné, damné, tout ce que tu veux. Vivre ?

Le goût du jeu,

J’abandonne.

La fuite,

L’absurde.

Pardon.

Je jette comme ça sur la toile de mon esprit ce pitoyable mot d’excuse. Comme j’implore à genoux, vaincu et misérable, ma bonne conscience, de me laisser sept vies encore et différentes, mourir lointain, tranquille serein, mourir douleur. Ce mot, Pardon, est comme une mauvaise blague. Tu ne l’as pas vraiment dit. Tu n’aurais pas osé. Ça veut dire quoi ? Pauvre imbécile. Tu le sais ? Non. Tu ne le sais pas, tu ignores tout du regret. Non. Ça non plus. Non. Ce n’est qu’un faux atout, un simple joker. Pardon.

Plein d’excuses et de trains fantômes, sur les rails défoncés du désert et de l’océan. Funambule. Sur le toit un homme, seul et sa bouteille, son désespoir. Dans sa chute sa rédemption. Dans la lune un sourire. Dans son verre un soupir.

Pardon,

Inutile. Faux acteur. Jeu debout. Blême fureur.

Assassin, crève-cœur.

Joker, Pardon.

Pardon.

Et son verre s’est brisé dans un éclat mourir.

Sur ta peau en tremblant j’avais imprimé la marque de mes mains. Le plus grand amour, la plus faible illusion, le plus grand crime. Sur la chute des palmarès de vente, j’étais en premier : tueur en série, froid, distant, tu étais mon crime – le seul sur la liste.

Tu étais un corps d’espoir mort éperdu, cherchant encore de tes yeux vides, et dans un ciel qui l’étais tout autant, la moindre chance de te fuir. Mais tu avais à ton bras comme de maigres cicatrices, sous tes putains de seringues où tu cherchais le vide, tu n’aurais pas passé le cap de l’espérance. C’était trop tard, tu aurais beau avoir cherché à le connaître, tu n’aurais pas pu. Je le sais. Dépassé par le temps, freiné par le vent. Tu n’étais qu’un violent contre-sens.

Espoir,

Du vent.

Agité, paniqué, tremblant, j’ai le souffle court mais tout ça je le sais. Personne ne viendra m’aider. Il faut juste que je parte ou que je reste. Je sens ses roues sur le goudron glacé. Dix heures neuf, bus treize, arrêt trente-trois.

Du vent,

Cauchemar.

Autour de ton cou la ceinture violette de mes doigts. Sur ton lit blanc d’hôpital tu n’étais pas un héros, juste un homme pitoyable que je venais de tuer. Un très grand crime, un grand amour. Ton sang sur mon sang était comme un miracle. Non, pas de miracle. Juste des faits tragiques qui se succèdent. Juste l’histoire humaine. Dans tes orbites creusés tes yeux révulsés par la crainte et la fureur de vivre m’ont persuadé de ne plus rien y voir. De ce monde. Funambule.

Acide. Brûlé mes yeux avec l’acide. Tu sais que ça fait mal ? Tu n’étais pas un héros. Moi j’étais bien plus que ça : un tueur. Ton joker, pardon. Ta rédemption. J’étais une saloperie d’alibi dans ta tête. Un tueur, aveugle. Un héros. Un vrai héros : putain je t’aimais.

Tu veux que je pleure.

Dis-le.

Crache.

Dis-le. Je le sais. Tu veux que je craque.

Tu veux que je m’effondre.

Je t’aimais.

J’étais comme une étoile filante dans ton ciel vide, un funambule sur le fil du rasoir, saignant par les pieds d’une pluie rouge et sacrée, je n’étais qu’un homme pitoyable. Un homme aveugle et pitoyable. Je n’ai été qu’une petite météorite dans ton ciel de plâtre obscur. Dans ta sale nuit de camé. Je t’avais juré.

Je ne sais plus quelle heure il était.

Il est dix heures neuf et les secondes repassent. Je suis assis à un arrêt de bus, le trente-trois, bus treize. Je compte les instants qui me restent et puis je me résigne. Je n’ai pas trouvé. Même mes excuses d’aveugle, je n’en veux pas. Je me fous des étoiles, et de cette plage où je suis étendu à côté de ton cadavre. On entend le murmure assoupi de la dernière marée. Dans le vrai ciel bleu baigné de soleil, les derniers oiseaux s’envolent…

Moi, j’attends l’Heure du Repos.

Dix heures neuf, dix heures dix.

Dix heures dix.

Je sens sur mes mains la lumière chaude des phares qui ont déchirés la nuit. Je le sens qui s’avance et puis qui ralentit. Sur le macadam déchiré on n’entend plus que la pluie. Les portes s’ouvrent sur des murmures calmes et doux. On me lève par des bras de vent. Je sens un souffle malade.

Tranquille douleur, douceur mourir.

Victoire

Dessin de Leandro David Leiva Torres (Chili)

Sur la terre, près de la mer, une chose attend. Ce n’est pas très grand, un peu noir, un peu blanc. Ça attend. Arrivé le soir, pas pour autant, c’est là sur le sable brillant du coucher de soleil, ça ne bouge pas ; ça n’a pas de nom. Ça attend. Ce n’est ni une pierre que vient lécher la vague curieuse, ni une algue, ni un bateau, ce n’est pas grand. Un peu noir, un peu blanc.

Attendre.

Ce n’est pas au loin, ni derrière, c’est là, devant la mer, face au vent. C’est long et curieux, c’est silencieux, on ne l’entend pas qui respire, mais c’est ici, sur le sable blanc, sous le ciel noir lumineux, ça attend. Pas un mouvement, pas un regard, pas un crachat. Sur la plage semi-déserte, on l’ignore, ou on essaye… On passe devant. On l’écrase d’un pied sûr et volontaire, on s’en va. Ils l’oublient là, gisant sur le sable mouillé par la vague, là, ici, c’est ainsi maintenant. On innove, involontaire, c’est certain.

C’est ivre.

Ça cadence, ça balance, ça chaloupe un peu, et pourtant ça n’est pas en pleine mer. On croirait, oui, comme ça danse, là, allongé sur l’étendue sablonneuse et sale, comme ça chavire comme sur des vagues.
Ça se lève, ça se dresse comme un sauvage coup de talon, porté là en bas de son dos informe, c’est là, maintenant, par terre, qui décolle et puis vole, c’est comme de la fumée au bout d’une longue cigarette, qui danse et ruse, change, se déguise et fond comme un autre fantôme sur la lumière rouge où il est écrit « Exit ».
Ça bourdonne, ça siffle, c’est tout entier un long murmure sans respiration qui va en grossissant. Ça chante comme une machine de rouille et de fer, ça piaille comme un oiseau enroué, comme un cheval fatigué, c’est exténué : ça souffle, ça s’allonge, ça s’arrête.

Le serpent. Le grand serpent roi ténébreux des anges blonds du bon Dieu. Le long ver lombric boueux d’une terre humide et molle, sans racine et infertile. Le long serpent noir aux yeux verts. Qui siffle. Qui damne.

Qui danse.

Sur son front est marquée sa fureur de vivre. Sur son front, au-dessus de ses deux yeux fermés – il est comme un poète, étendu là sur la plage, quand les passants l’enjambent ou l’écrasent – au-dessus de sa face de vieux reptile fatigué et saoul, une trace d’écailles blanches, allant comme un « V ».

Le V de vaincu,
Le V d’étoile verte,
Le V de vivre,
Le V d’ivresse,
Le V d’ouvrir,
Le V de vent,
Le V du souffle sourd de la colère des gens.

Le V de Victoire.