Moment de Gloire

J’ai beaucoup de choses à dire. Aujourd’hui, je ne sais pas si j’arriverai à tout écrire, ça se bouscule un peu et puis ce n’est pas très ordonné. Malgré tout, j’ai envie de crier. C’est à dire que je ne tomberai pas dans la métaphore, mais je ne peux plus me retenir, ça va sûrement être aussi froid que direct – mais de chaleur et générosité je ne pense pas avoir fait preuve. En vrai, je ne pense pas avoir la force nécessaire à l’honnêteté, je me perdrai certainement en conjectures, ou dans les méandres plus ou moins connus de l’hypocrisie. J’essaierai juste d’éviter, et croyez-le, s’il vous plait, c’est un effort sincère.

J’ai beaucoup hésité sur le titre, mais je trouve celui-ci seyant. Comme un "Moment de gloire", je m’apprête à hurler. Je ne peux plus me retenir, je ne peux plus me taire, et ce n’est pas de l’angélisme, de l’utopie, de la naïveté, ou que sais-je encore des pirouettes de la bonne conscience… Seulement de la rage, et non plus de la rage mais un cri, juste un cri dans ce monde qui pue dans cette France qui pue dans ces rues qui puent qui sont sales de nos crachats.

En fait, je m’en vais dire ce que je pense de votre monde. Ce sera long, probablement douloureux – quand au détour d’une dernière sailli je me rendrai compte de l’incompatibilité qui me sépare de tout – et sans doute énervant, voire hautain pour certains qui ne se priveront pas, j’en suis sûr, de commenter rageusement chacune de mes phrases. Et pour une fois, je les laisserai faire, je ne censurerai pas.

Liberté

Retour navrant. Quoi que vous disiez, vous êtes ridicules. Par toutes les manières, à quoi sert de dire ce que l’on pense de la liberté. Liberté. Liberté. Il y a pas mal de temps j’ai écrit quelque chose comme "Liberté, sur la cendre j’écris ton nom". Cela dit tout, il me semble, de ce que je pense de cette belle utopie. A quoi bon. C’en serait fini de notre monde si, par bonheur, la liberté pouvait s’exercer, et je le regrette, mais : A quoi bon, bon dieu, à quoi bon espérer cette chose qui sacrifierait à l’inertie du bonheur le souffle du monde, et à quoi bon le bonheur si c’est un bonheur plat. Je me sens désolé, hélas, d’écrire ça. Mais ce n’est pas juste d’envoyer de vains espoirs au sujet d’un probable monde nouveau quand nous n’avons à offrir qu’un monde qui pourrit, qu’un idéal en papier mâché qui se délite dans les mémoire pour se transformer peu à peu en créature de vide. Mon opinion, au fond, importe peu à ceux qui croient. L’espoir est une manière de vivre, non une nourriture qui remplit, si peu toutefois, le grand estomac de l’existence. Nous sommes l’espoir, ce n’est pas quelque chose à acquérir, ni un cadeau fait aux gens, vous savez, ceux qui sont faits pour vivre, c’est un état, un Etat, une politique d’illusion plus ou moins vaines par lesquelles nous voyons sur ce monde gris quelques nuances de couleurs.

Je vous dois, il me semble, une faible mise au point. Ce n’est pas de la désespérance. Ce n’est pas de l’abandon. De la résignation, tout au plus… Et puis, à quoi rime votre sale habitude de mettre un nom sur tout ce que vous lisez, et toutes les attitudes… Vous voyez, ce monde vain, vous l’avez dans vos veines. Il n’y a que deux choix, ou plutôt trois. Mourir, espérer, accepter. C’est par cette trinité que j’ai longtemps hésité, vous voyez, espérer, mourir, accepter, mourir, espérer, accepter… et puis, finir par faire son choix, comme dans un long rayon où il n’y aurait que trois articles en vente. Non, non, la comparaison n’est pas absurde. La vie est un supermarché, chaque action a un prix, chaque choix est facturé, chaque instant de bonheur, vous devrez le payer.

Liberté, sur le ridicule de ton illusion je trace une ligne de sang : de ceux qui ont bêtement offert leur vie pour tes beaux yeux, car au fond, sans être le Diable, sans être totalement Lilith – ce qui serait trop aimable pour toi – tu es une sacré pute. Vois comment ta blanche colombe a offert ses entrailles, comment elle jouit sous les coups, comment son image immaculée continue de briller même sans lumière. Car ta foi traîtresse ne s’arrête pas aux murs que tu prétends pouvoir franchir – et de l’espoir dont tu as fait une éternelle ligne d’horizon – diluée dans les mots de n’importe quel discours, prostituée dans l’ADN pourri de la pire des salives, crachant à travers tes serviteurs ta saleté de mauvaise blague, et toujours absente quand on t’attend, et toujours muette quand on te questionne.

Si j’ai repris la plume – repris les armes – c’est pour tout écorcher, de vos sourires gras et trop vifs, bêtes et sans lumières, qui ont mordus un temps le bras de ma bonne volonté. Et si j’ai excisé la liberté, c’est pour éviter qu’elle jouisse trop vite du mal que je lui fais, ainsi si elle rit, c’est un rire sans plaisir. Et si je l’ai fait, c’est une sorte d’exorcisme, de ce viol subitement réveillé et qui fut celui de ma petite conscience, par ces voleurs de joie, ces petits anges blonds dont je connais le sexe: le même que leur Dieu, le même que leurs prêtres pédophiles – celui que je désir pour punir l’autre certainement de m’avoir enfanté – Ce grand sexe fier tendu comme une épée rouillée, trop dure, trop vieille, et qui pénètre chaque cervelle que Dieu fait pour l’exciser de son choix : Vivre ou mourir.

Ainsi elle se met à rire. Je ne suis pas à genoux et pourtant je me sens humilié, rabaissé, amoindri. Elle est belle mais cruelle, aussi attachante qu’une drogue mais aussi destructrice, grande et droite, elle est un organe et c’est toujours un déchirement de devoir s’en détacher. Liberté, malgré la douleur, malgré la plaie, je n’ai aucune regret.

A la place de la plaie sanglante j’ai découvert un nouvel instrument, mécanique et sous contrôle, manipulable, facile ; je ne sais encore son nom, mais je sais son utilité: la liberté comme esclave, et pour l’éternité.

Les Autres

"Pour vous, c’est quoi la confiance? Devenez vous même." Assène-t-on sur un panneau publicitaire, sous un abri-bus malmené par la pluie et le vent certainement trop fort. Qu’est ce que tu veux faire de moi, que voulez vous tous de moi. En fait, je me pose la question. Je m’arrête à bonne distance en réfléchissant au nom de l’entreprise qui a eu la sale idée d’instrumentaliser à ce point l’humanisme pour de basses affaires de marketing – marketing, même le mot est d’une laideur abyssale, froid, créé de toute pièce mais qui laisse tout de même la sale impression qu’il peut se débrouiller tout seul. Je m’arrête et je ne trouve pas. Au début, je pense à une compagnie d’assurance. Une banque. Ou peut-être, et l’impression est due au graphisme, la simple annonce d’un jeu vidéo. Je ne trouve pas. L’idée du jeu vidéo me reste alors coincé dans la tête et je ne peux plus la sortir – sale impression, toujours sale impression – c’est à ce moment, voyez-vous, qu’il fallait avancer. A ce même moment, le bus 19 arrive et la vieille dame qui était assise sur le banc, me dissimulant ainsi une partie du bas de l’affiche, se lève pour s’engouffrer dedans. Et là, je lâche un rire. J’aurais dû m’en douter. C’était tellement simple, le lien était facile à faire, mais comme à chaque fois, dans ma putain de sale existence, mon plus gros péché, j’ai trop confiance aux autres. Je croyais cela d’un autre âge, ou d’une bêtise tellement abyssale que le simple fait de faire un lien entre cette affiche stupide et l’armée de l’Etat était une chose en soi d’assez ridicule. Ce n’était pas possible et pourtant, c’est écrit, le joli logo et son drapeau, "Ministère de la défense". De la défense.

"Pour vous, c’est quoi la confiance?" Pour moi, c’est quelque chose qui n’existe pas. En fait, tous ces sentiments fonctionnent comme des poisons, à chacun correspond un antidote et quoique vous fassiez, il vous faut le boire, car c’est plus fort que vous. S’abandonner n’est pas vraiment dans la nature humaine, il y a toujours cette putain de volonté qui veut tout contrôler. Ainsi, au poison Confiance subsiste toujours, sur la table de nuit près des amants qui s’ébattent, l’antidote Soupçon.

Cherchez les autres, et vous trouverez les flammes ; cherchez les autres et vous trouverez l’enfer. En fait d’enfer chercher leur caverne, quelque part au purgatoire, à la naissance des douleurs, avec tous les poisons et tous ces putains d’antidotes, ils vous y attendent avec leurs fouets, leurs mots-couteaux et vous pendront à des crocs de boucher. A des crocs de boucher.

Alors voyez-vous, je me suis dit : laissez-moi rire. Si le soupçon anéantit la confiance en civil, un uniforme l’atomise. Pensez-vous. Avoir confiance en un type armé jusqu’aux dents, souvent pas futé, voire carrément stupide, même en portant un armement en tout point identique la confiance n’est pas tout de fait de l’ordre des choses. Alors les autres, voyez-vous, les autres, ce sont des monstres qui vous dévorent, qui ont confiance en vous autant que vous avez confiance en eux : si peu.

En enfer, les autres, ce sont des clowns qui mordent. J’ai toujours su que les clowns étaient des serviteurs du Diable. J’y suis allé cette nuit, c’était bleuâtre, vieux, horrible, l’ambiance sourde de ces nuages sur le sourire dangereux de ceux qui mordent et éclatent de rire. Nous étions nombreux sur ce boulevards brumeux à marcher en grinçant des mines défaites, les yeux baissés, de peur de croiser leur regard et leur sourire pointu. C’était un étrange cliquetis qui se baladait sur le pavé, sous le sourire des clowns qui de temps en temps dévoraient l’un de nous, calmement, comme des bêtes. De ce cortège je ne retiens que la mort – sa voix, sa vue, son odeur – la pourriture froide que dégageait son haleine, son aura de désespoir et pourtant : la résignation dernière qui nous fait abandonner à ses pieds tout regret comme toute espérance. Le regard des autres.

On a toujours besoin des autres, de leur confiance comme de leurs soupçons. Seul dans la caverne où ils nous rangent, parmi les autres, étrangers à tous et surtout à nous-même, s’enivrer du poison comme de son antidote est la seule distraction. La seule nourriture.

Les belles personnes

Souvent, on les regarde. Souvent, on les aime – on essaie – on les admire – dans un prisme écorné – ; souvent, on les laisse faire.

Passé l’abri-bus j’en ai revu quelques uns. En fait, j’ai toujours pensé, au fond de moi, je me suis toujours raconté l’histoire de la vengeance, je me suis toujours dit : leur intérêt n’est certainement pas de croiser ma route. Ce fut vrai. Jamais je n’avais tué quelqu’un autrement que dans ma tête, mais quand je les ai vus, ceux-là même dont l’intérêt n’était donc pas de croiser mon chemin, arrogants comme autrefois, fiers, semblant au dessus de tout – mais tout pour eux étant le niveau du sol –  j’ai pensé: je les ai mal enterrés, mal tassé la terre du trou boueux. Mal durcie: ce sont des vers, la boue est leur élément, j’aurais dû les brûler, les tuer vraiment, mais ne plus me rappeler d’eux serait oublier ce qu’ils m’ont fait – que m’ont-ils fait ? – se résoudre, en somme, à laisser couler l’eau sous les pont et y laisser rouiller la guillotine de ma colère.

Ils étaient des belles personnes. Et face à eux le monde ouvert, frétillant, attendait le viol avec autant de joie qu’une pute décérébrée. Au crime ils finissent par prendre goût, c’est normal: on les protège. On leur a toujours dit: tu es beau, le plus beau, le plus fort, montre que tu n’es pas un perdant, tu es fort, pas un perdant, un gagnant, tu les battras, oui, tu les battras, il faut les humilier. Le monde est à toi. Garde ce qui t’appartient. Prends aux autres ce qu’ils ne font que gâcher, parce que tu es fort, et que les autres ne t’atteignent pas. Les autres: des perdants. On dit même parfois : c’est bien fils, tu les a bien baisés. Au fond, et je m’en rappelle maintenant : c’est ce qu’ils m’ont fait. Humilié, la colère était pour moi, à ce moment là, une simple politesse, je me suis dit : Haine. Un seul mot : Haine.

Passé l’abri-bus, je les ai revus. Un simple regard m’a rappelé a eux, et eux à moi, je pense qu’ils se sont dits: on ne revient jamais deux fois sur la même victime. Mauvais. Malgré cela, ils ont tenu à l’insolence du sourire, comme une politesse – domaine hypocrite dans lequel excellent les belles personnes – et s’apprêtaient à me parler quand l’un d’eux a fait un pas en arrière. Le plus intelligent certainement. Le moins bête, celui dont le remord lui rappelle, de temps à autre, la forme de mon visage, la couleur sanglante de mon regard. L’un d’eux pourtant a continué d’avancer et a dit : "toujours vivant…" du sourire fier des clowns bleus des enfers. J’ai vaguement murmuré qu’il ne fallait pas croiser mon chemin – il a ri – quand j’aurais voulu lui dire de reculer s’il ne voulait pas faire la douloureuse expérience de toutes les pathologies qui traînent dans mon petit crâne – j’ai essayé. L’autre a voulu le retenir, les autres riaient – bêtes, anonymes, à quoi bon les dissocier alors qu’ils ne sont rien en dehors du troupeau – et il s’est avancé. Il a ouvert la bouche et a dit: "monstre".

Salement oui. Oui, monstre, salement monstre, monstrueusement monstre, monstre. Monstre. Il m’a craché dessus en me disant que ça devait bien me rappeler quelque chose, et n’a pas ri quand ma plume a crevé son aorte. Son dernier regard fut fidèle à sa grandeur : creux, pitoyable, stupide, avec la sainte impression d’une illumination, sa putain de faiblesse.

Leur sang fut sur le trottoir une simple tache sombre destinée à l’oubli. Leurs corps de simples accidents. Ma plume légitime un secret-défense.

Les belles personnes sont des personnes à tuer. Les belles personnes ne sont utiles qu’aux belles personnes. La paix qu’elles créent n’est qu’une paix de soumission, un silence acheté par l’humiliation. Les belles personnes mentent, car c’est là leur nature, ils sont plus forts – mensonge – ils sont beaux – les avez vous bien regardés – le monde leur appartient – il suffit de leur reprendre. Leur meurtre n’est pas un crime, c’est un geste d’humanité. Comme en leur temps les rois perdaient leur tête, il est temps que les monstres reprennent aux belles personnes le droit d’exister – et par le poing, et par le sang.

***

Quand je me suis retourné, ils marchaient toujours sans m’avoir jeté un regard. J’ai dû changer. J’ai souri à ce moment parce que leur démarche m’a semblé vouée à l’oubli. Ils étaient, ridicules, comme des pantins sans ficelle, seuls, si forts dans leur petite bulle, si faibles en dehors.

Frère

J’étais au milieu de la route, quand j’ai voulu reculer. Trop tard. Les phares des voitures étaient comme des flashs étourdissants. La danse des étoiles autour de moi n’était qu’une ronde interminable, il me semblait sentir sous moi la Terre tourner. J’étais instable. Plus ou moins. Instable.

C’est le fantôme du frère qui m’a sauvé. Le frère éternel, à mes côté, non comme un ange gardien mais comme une âme soeur manquant terriblement à ma réalité. Si transparente. Je ne sais si cette absence est celle d’un amant, d’un frère, d’un ami, ou celle plus générale d’un alter ego tranquille, fidèle, aimant – un animal – n’importe qui pourvu qu’il m’arrache du macadam mouillé par la lumière des phares. Il m’arrive de penser que je manque à ce frère imaginaire, perdu dans les méandre d’une autre réalité, ne me connaissant pas mais m’aimant de toute son âme d’homme raté. Mais pour l’instant ses bras m’arrachent du sol. L’étourdissement devient quelque chose de vertigineux, où la lumière et le bruit ne forment ensemble qu’une substance vomissante.

Les étoiles dans mes yeux m’empêchent encore de voir son visage. Il n’est qu’une ombre caressante, amie, me disant : il ne faut pas regarder la lumière, pas regarder la lumière. Il me sert dans ses bras un long et douloureux instant, tremblant des échymoses de mon esprit comme d’une frayeur atroce, me consolant en larme, ému, et je ne sais d’où il sort, ce frère, et je ne sais s’il vit.

"Parle-moi, K, parle-moi, calme mes veines mon coeur mes poumons j’étouffe! Pardon je ne sais pas qui tu es, tu es mon frère, je ne sais pas qui tu es, mon frère, tu es de ma naissance la faible copie, et pourtant je suis là, je t’aime, je suis là, je t’aime, je pourrais en rester là, m’enfuir, te laisser au suicide et à la lumière des phares, ça serait tellement plus facile, K, crois-moi, plus facile, que pourrais-tu faire, parle-moi, bon dieu, parle-moi!"

Je reste là, bête, à l’écouter sans saisir ma chance. Et pendant que je ne parle pas ses mots s’évanouissent. L’oubli, peu à peu, se coule dans ses veines. Cet homme est là, il ne sait plus qu’il est mon frère. Sa peau est plus transparente, je ne vois plus son visage qu’il m’a semblé un instant entrevoir, et je suis bientôt face à l’absence.

Quand on me demande ce que j’ai fait cette nuit-là, je leur dit: j’ai réfléchi face aux lumières. Quand je dis que je suis presque mort cette nuit là, on me demande ce qui m’a sauvé, et je réponds : "L’absence."

Le troupeau

De cette masse informe je ne cracherai que du dégoût. Voulant toujours plus là où il n’y a plus rien. Immonde. Imbécile. La masse grouillante, ces coulées d’insectes, ce flot vomissant qui se déverse en fureur sur les bottes des puissants. Il n’y a pas de place pour tout le monde à la lumière. Quand on est humain, il faut d’abord accepter d’être fait pour l’ombre. Ensuite. La lumière.

C’est ce dont j’ai toujours rêvé : mon évasion hors du troupeau. Je voulais partir, mais je n’ai jamais su où. Le problème n’est pas tant le lieu, c’est le temps. Quand. Quand s’échapper. Ils te regardent. Ils te surveillent. Un écart, et c’est le châtiment. Ils guettent tes erreurs par leurs yeux-cameras. Tu sais, Nathanël, ils ont le coeur des machines, réglés pour la médiocrité. Jamais ils n’iront plus haut. Jamais ils ne seront à la hauteurs de leurs brillantes et clinquantes ambitions. Pour eux l’or ne restera qu’une forme plus élaborée de plastique, que l’on achète au supermarché avec en prime le faux sourire d’une fausse hôtesse en carton-pâte.

Le reste, je me suis dit, c’est du décor.

Rien que du décor.

C’était dans une salle de classe, un professeur-magnéto-ordinateur. Ses mouvements semblaient humains. Au début, je le croyais. J’étais convaincu qu’il était humain. Les autres aussi. Eux, j’avais vus l’empreinte du troupeau. Ils bougeaient en même temps. Ils riaient en même temps. Ils se regardaient, avec le même mouvement un peu irréel, mécanique, pathétique, pitoyable. Un tel niveau de mimétisme me poussait à les considérer avec pitié. Clonés jusqu’aux vêtements, aux plis de leur jupes ou de leurs pantalons, clonés, clonés, rouge-rouge noir-noir blanc-blanc… ce n’était plus de l’écho, c’était assourdissant.

En fait, je savais déjà, à cet instant  où l’on s’est assis sur les mêmes chaises, que je les méprisais. Le mépris, cela se sent dans le regard qu’ils vous renvoient. Un genre un peu interloqué, un peu effrayé de l’effrayante différence, ils ont dû penser: Il n’est pas normal ; c’est un assassin. Peut-être. Le mépris, j’en avais tellement reçu qu’il me fallait bien le renvoyer à quelqu’un. Je ne suis pas Jésus, ni sa morale angélique. Je ne suis pas un imbécile de cerveau disponible à toutes les merdes que l’on veut nous mettre dans la tête.

Je ne sais plus à quelle occasion je suis intervenu. Il me semble qu’il était sujet de conjugaison. Le magnéto avait écrit au tableau, dans une belle imitation d’écriture humaine: Imparfait : je serais. Et le troupeau écrivit. Sage. Tranquille. Obéissant. Je dirais presque: Discipliné. J’ai voulu protester. J’ai voulu, en quelque sorte, sortir du troupeau. Je n’ai pas voulu écrire ça. A ce moment là, pour moi, ce n’était pas la vérité. J’étais seul, les autres se sont tournés vers moi, se sont regardés, et: Rires. Regards inquiets, mais: Rires.

Le reste, je me suis dit, c’est du décor.

Rien que du décor.

Quand je suis partis ils me regardaient tous en riant. Le magnéto, figé, n’avait pas compris. Le regard vide, il répétait: Imparfait: je serais.

Je ne sais pas: la folie. Tout autour, je ne voyais que du décor, du carton pâte, la folie d’un monde où le troupeau fait semblant d’être intelligent. J’ai voulu partir. Comme on me bloquait la porte, j’ai fait un trou dans le mur en carton. En sang, je ne ressemblait plus à rien, je n’était plus personne, juste: un fantôme hors du troupeau.

La Croix dans vos yeux

Deux chemins: la croix ou la mort. S’échapper d’un troupeau d’imbéciles pour plonger dans un autre troupeau d’imbéciles. Ils m’attendaient à la sortie, comme ils les attendent tous, les paumés, les vauriens, les perdants qui s’échouent sur les plages d’un "notre père" aux cieux qui se fout bien de nos petits états d’âme ; ils m’attendaient et m’ont proposé de m’aider. M’aider. L’offre était alléchante, une place au paradis pour trois fois rien : croire en Dieu, le vénérer, ou au moins faire semblant pour faire bonne figure. La paix éternelle. Le problème, ils m’ont dit, pas de pédé. Ou alors: guérir. Une thérapie électrochoc pas cher en Espagne, un exorcisme, un mariage arrangé avec une autre putain de la paroisse, pieuse et tranquille, qui sait faire la cuisine et le ménage, des enfants, une vie bien calme… Je ne les ai même pas arrêtés. Je suis parti, sans nom, sans rien, nu dans la ville, dans les rues sales mais plus propres que moi.

L’Eglise, ce n’est pas de la lessive, ça ne lave pas, c’est de la peinture, ça repeint la façade d’un blanc pur mais faux. Si on gratte, si on a l’audace ou l’indécence de regarder en dessous, on n’y voit rien non plus : c’est bardé de cicatrices, puantes, putréfiées, pourrissantes parce qu’on ne s’en est pas occupé.

Ces gens-là ne pleurent pas, ils sont forts, de la force du christ, de la bêtise du sacrifice, jamais ils ne souffrent sinon pour leur seigneur Dieu le père, ou je ne sais encore de quel autre doux nom a été affublé ce vague spectre, voguant sur tous les couchers de soleil. Tellement forts, ces gens-là, qu’ils peuvent sauver la terre entière. Sauver les pédés d’être pédés, les freaks d’être freaks, les noirs d’être noirs : l’humanité d’être humanité.

On a seulement oublié que les plus grands criminels ce sont eux. Combien de millions de morts pour trois malheureux petits miracles, trois tours de passe-passe plus ou moins réussis qui ont tout de même ralliés la Terre entière. Combien de prétendues sorcières, de femmes adultères, de pédés, d’hérétiques, d’enfants démoniaques, de possédés, combien d’âmes perdues cuits en offrande à un Dieu dont les mains et les dents sont pleines de leur sang.

Le monde est plein de ces cadavres, témoignages muets d’une horreur imbécile, d’un imbécile divin ; Quand vous irez voir Dieu, la croix dans vos yeux vous sauvera. Quand j’irai voir le Diable, le nombre sur mon front me sauvera. Chacun son choix. Jamais je ne m’agenouillerai devant la dépouille ridicule, bout de viande pendant lâchement à son bout de croix, jamais je ne dirai des "notre père" prosterné sur le parterre froid d’une église peinte de sang, jamais Dieu ne m’accueillera en son paradis, et pour cause: je n’en veux pas.

Quand je vous vois, la croix dans vos yeux ne vous sauve pas, elle flotte dans un crâne plein d’eau et de vide, plein d’illusions vaines, mais certes éternelles.

La croix détruite brûlé à mes pieds rugit une dernière fois. J’ai tué Dieu : il agonise. Il a beau cracher des nuages, des étoiles, des comètes, il ne me fait pas rêver, je suis incorruptible. Il me dit : mon paradis. Je lui dis : mon enfer. Il me dit : ma pureté. Je lui dis : pourquoi faire… Il me dit : aie pitié. Je lui dis : en Enfer!

Dieu, Dieu, cher Ange Gardien des souffrances du monde, toi criminel roi, toi assassin, toi cannibale, anéanti par ma fureur, tu les laisses orphelins. Eux, les croyants de rien, les petits lâches qui ont préférés à la vie noyer leurs plaies dans l’eau bénite. Eux, les marchands de rêves, et encore, de pacotille.

Les mauvais Choix

J’arrive au bout de cette rue qui ne semblait pas en finir. Adouci par les temps qui finissent. Apaisé. Bien sûr, la colère, la Haine, ne disparaîtront jamais, je ne suis pas un Ange, et je ne veux pas en être. Mais la fin, la fin m’euphorise, je nage dans un nuage de feu, et je suis presque prêt. Prêt à sortir de terre, mais il n’est pas encore temps, ma vie est encore pleine de choix à accomplir, comme ceux que j’ai déjà accomplis – souvent en pure perte – et comme ceux que les autres font sans jamais les comprendre.

Arriver au bout d’une rue, et avoir un choix à faire, les gens se disent: Bien ou Mal. Beau ou Laid. Gentil ou Méchant. Président ou Terroriste, bref, un choix clair: on choisit la porte blanche parce que le blanc c’est beau, c’est pur, c’est l’intelligence, on évite la porte noire parce que le noir c’est le néant et la mort, l’oubli, le temps. En principe c’est l’idée que tous ces moutons se font du choix à faire. Et l’idée qu’ils se font du mauvais choix. Un type qui savait très bien à quoi il s’attendait, un type qui l’a cherché, c’est ça : il l’a cherché. Faire le bon choix : Bien, Beau, Gentil, Président, blanc. Faire le mauvais choix : Mal, Laid, Méchant, Terroriste, noir. Tout le monde se targue de prendre les bonnes décisions, une bonne vie de famille, souvent à vomir de niaiserie et de faux semblants – souvent là où la peinture est la plus épaisse, la plus trompeuse -, aller à l’Eglise, le baptême, la messe, élever ses enfants pour qu’il restent normaux, pour qu’ils ne deviennent pas n’importe quoi – n’importe quoi signifie autre chose qu’un mouton à tondre, une bête de somme, n’importe quoi signifie monstre -, prendre la bonne décision souvent ils ne savent même pas ce que c’est. C’est une décision commune, que l’on appelle Morale. Un concept qui après plusieurs centaines d’années de guerre a fait ses preuves: aujourd’hui on ne dit plus "génocide" mais "défense nationale". Car la Morale, c’est avant tout un système de sabotage humain permettant aux criminels de masse d’être soutenus par l’ONU et le reste du monde.

La Morale, dit-on, est gardienne du bien commun. Gardienne de la paix. Et de la muselière. La Morale bizarrement s’intéresse plus à la censure qu’à la paix dans le monde. La Morale se trouve plus de velléités à secourir un dictateur malmené par son méchant peuple qu’un artiste trop libre malmené par ce même dictateur. La Morale est le bouclier des puissants, elle les pare de beaux atours, les peint en doré, les fait luire d’une légitimité autoproclamé, et se plait à traîner à ses pieds. Car c’est là bien sa place, même si c’est à nos pieds qu’on aimerait qu’elle se prosterne.

Faire le bon choix. Le mauvais. Qu’importe au fond. On ne sais jamais. Ces gens là ne comprennent pas, ils ne savent pas ce que "faire un choix" veut dire. Toute leur vie ils se sont contentés de suivre la ligne qui leur était tendu, la corde, la bouée de sauvetage de la normalité. Faire un choix n’est pas seulement choisir entre deux rues, une pour la vie, une pour la mort. Faire un choix c’est savoir qu’il n’y a que deux possibilités, la vie, la mort, mais un millier de rues pour y arriver –  des rues toutes pareilles, pavées de la même manière -, notre choix sera guidé par le hasard, et au bout du chemin, vers la vie, vers la mort, on apercevra la couleur de la porte que l’on a choisi. Faire un choix, c’est se forcer à être sincère une fois dans sa vie, et uniquement pour soi, car un choix n’est utile qu’à nous-même.

J’arrive au bout de cette rue et j’ai un millier de choix possibles, sans compter celui de mourir tout de suite, ici sous la lumière crachottante d’un lampadaire agonisant, sous le vent et la bruine, rester sans bruit à m’éteindre là pour éviter de faire le mauvais choix.

J’arrive au bout de cette rue qui ne semblait pas en finir. La fin m’euphorise, et je n’ai jamais compris mes choix. Le hasard, certainement, à empoisonné les cartes, l’as est passé de date, la reine morte, le roi malade. Je n’ai qu’un coup de poker à réaliser : mentir, mentir bien, et faire le bon choix.

Celui du hasard.

Alors…

Alors je suis entré les yeux fermé dans cette rue pareille au millier, hâté par la fin, je me suis engagé dans ce doux chemin vers ce qui promet d’être un très bel enfer.

Pour l’instant je ne vois rien que je n’ai pas déjà vu, je tourne sur moi-même et le hasard m’étourdit.

Les lignes dansent, les numéros, les plaques, les lumières… Je suis courbe sous la raideur sacré du ciel, hasardeux, narcissique, me regardant dans la flaque immobile qui s’étend à mes pieds.

Alors je suis entré en pleine liberté dans cet enclot où meurent les belles personnes. Les autres m’ont vomis et je ne suis plus rien, en sang je regarde la lune en promettant de la détruire. La croix dans leurs yeux m’effraie, mais je suis calme, j’ai le nombre sur mon front, et mon frère est le Diable.

Le troupeau n’existe que par la magie des saints. Quand les bergers meurent, les moutons dépérissent.

Alors je suis entré les yeux fermé dans cet enfer, heureux et certain d’avoir fait le mauvais choix.

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Un mois. Un mois de repos, de blanc. De page blanche. Un mois que je n’ai rien écrit et là, c’est le retour. D’habitude, ça mettait moins de temps pour revenir, toujours aussi peu clair, comme la vase au fond d’un lac, mais toujours aussi rapide, et délicieusement incertaine. Que fais-je. Plus d’interrogation, seulement des mots qui me viennent et que je ne peux plus arrêter. Enfin, plus trop. Stop. Redémarre.

Un mois. Un mois à couler de l’encre par les yeux sans que ça prenne forme: même pas. Un mois de calme sans écrire, tout juste perturbé par cette information somme toute inutile : Je n’écris pas. Je n’y arrive pas. Je m’en fous. Un peu. Il me reste au fond de ma tête un résidu d’agacement, une sorte de bourdonnement constant et qui me dit "Tu es malade!". Certes. Je suis malade. Et puis j’arrête, stop. Redémarre.

Un mois. Un mois de calme souriant, innocent, presque, insouciant, peut-être, avec la vie au dessus du doute qui ne se tait pas, non, mais que je n’entends pas. Pas assez fort. Mais tout de même. Agaçant, cette voix: "Tu n’écris pas: PROBLÈME". Sorte d’ordinateur rouillé et sa voix morse électronique terrifiante, là, tout au fond dans la tête, et qui bourdonne, déclic, voix, déclic, voix, déclic, voix. Décharge. Stop. Redémarre.

Un mois. Un mois, ce n’est pas tant le problème, mais l’exactitude qu’on y met. Sans se le dire, il y a quelque chose d’agaçant, un mois. C’est peu. Court. Ce n’est pas le problème, mais l’exactitude. Quand était-ce? Avant le grand revirement. Avant que je comprenne ce que j’allais faire du retour, après cette absence à dessaouler au fond de la corbeille à papier. Silence. Même sans le dire, c’est criant. On ne sait pas par quelle drogue on y met tout son cœur et puis… ça part. Sans rien, comme ça. On s’arrête. Stop. Redémarre.

Un mois. Un peu plus, un peu moins. Je ne sais pas.

Un mois.

Victoire

Dessin de Leandro David Leiva Torres (Chili)

Sur la terre, près de la mer, une chose attend. Ce n’est pas très grand, un peu noir, un peu blanc. Ça attend. Arrivé le soir, pas pour autant, c’est là sur le sable brillant du coucher de soleil, ça ne bouge pas ; ça n’a pas de nom. Ça attend. Ce n’est ni une pierre que vient lécher la vague curieuse, ni une algue, ni un bateau, ce n’est pas grand. Un peu noir, un peu blanc.

Attendre.

Ce n’est pas au loin, ni derrière, c’est là, devant la mer, face au vent. C’est long et curieux, c’est silencieux, on ne l’entend pas qui respire, mais c’est ici, sur le sable blanc, sous le ciel noir lumineux, ça attend. Pas un mouvement, pas un regard, pas un crachat. Sur la plage semi-déserte, on l’ignore, ou on essaye… On passe devant. On l’écrase d’un pied sûr et volontaire, on s’en va. Ils l’oublient là, gisant sur le sable mouillé par la vague, là, ici, c’est ainsi maintenant. On innove, involontaire, c’est certain.

C’est ivre.

Ça cadence, ça balance, ça chaloupe un peu, et pourtant ça n’est pas en pleine mer. On croirait, oui, comme ça danse, là, allongé sur l’étendue sablonneuse et sale, comme ça chavire comme sur des vagues.
Ça se lève, ça se dresse comme un sauvage coup de talon, porté là en bas de son dos informe, c’est là, maintenant, par terre, qui décolle et puis vole, c’est comme de la fumée au bout d’une longue cigarette, qui danse et ruse, change, se déguise et fond comme un autre fantôme sur la lumière rouge où il est écrit « Exit ».
Ça bourdonne, ça siffle, c’est tout entier un long murmure sans respiration qui va en grossissant. Ça chante comme une machine de rouille et de fer, ça piaille comme un oiseau enroué, comme un cheval fatigué, c’est exténué : ça souffle, ça s’allonge, ça s’arrête.

Le serpent. Le grand serpent roi ténébreux des anges blonds du bon Dieu. Le long ver lombric boueux d’une terre humide et molle, sans racine et infertile. Le long serpent noir aux yeux verts. Qui siffle. Qui damne.

Qui danse.

Sur son front est marquée sa fureur de vivre. Sur son front, au-dessus de ses deux yeux fermés – il est comme un poète, étendu là sur la plage, quand les passants l’enjambent ou l’écrasent – au-dessus de sa face de vieux reptile fatigué et saoul, une trace d’écailles blanches, allant comme un « V ».

Le V de vaincu,
Le V d’étoile verte,
Le V de vivre,
Le V d’ivresse,
Le V d’ouvrir,
Le V de vent,
Le V du souffle sourd de la colère des gens.

Le V de Victoire.

Cette nuit, dans mon lit était l’odeur du massacre

Sur le pavé sombre du sang de la révolte, poisseux, grouillant, se couchait l’ombre morte et sans soupir des arbres tondus, les charognes de caillasse éparpillées là sans un ordre, l’urine des soldats mêlée à leur mépris, couvrant encore l’odeur du viol et de la chair estropiée. Des montagnes, devant, derrière, et à perte de vue, effaçant même toute mémoire du mal : là, partout autour et partout sur cette Terre s’élevaient des montagnes immondes de cadavres nus.
Le ciel était de feu, noir tout au dessus, couronné de rouge et de lumière de sang. La terre n’était plus de la terre, mêlée aux entrailles elle était une substance molle et vivante, qui semblait respirer.
Moi, je ne savais même pas si j’existais ici. Je ne voyais pas mes mains, ni mes pieds, je ne me connaissais pas de corps, je n’avais ni douleur ni plaisir, seulement la vue, l’ouïe, l’odorat, et l’horreur sourde de hurler sans écho. La terreur. La véritable terreur. Je ne pouvais presque faire aucun mouvement. Je ne pouvais que tourner sur moi-même. Et je hurlais. Mais je n’avais pas de voix sous la chaleur étouffante du lourd crépitement des flammes.

Je ne sais pas si c’était l’enfer. Il me semble que non. Ou peut-être que si. C’était l’enfer sur Terre. Ni en dessous, ni au dessus, ni ailleurs qu’ici, le lieu où je me trouvais.

Je ne pouvais pas m’échapper.
C’était inévitable.
Insoutenable.

Dans les flaques d’une boue incertaine, derrière moi, j’ai entendu le pas lent d’un cheval. Je me suis retourné. Rayonnante, chevauchant une monture squelettique au milieu d’anges blancs maigres et terrifiants, semblant flotter sous l’étendard de Dieu, sous la lumière même de son paradis espéré – là, calme et dure, invincible, se tenait Jeanne d’Arc.

Les anges m’ont regardé. Ils me voyaient.
Avais-je un corps ?
Je ne sais pas. Ils m’ont regardé soudain. Elle aussi.
Et puis étirant leur sourire, dévoilant ainsi deux rangées de dents pointues,
Mouvant leur maigreur au dessus du sang fumant,
Tendant vers moi des mains aux doigts brûlés,
Et s’arrêtant pour m’inviter,

Ils se mirent à rire.

Et puis tout s’est figé, je n’ai plus rien entendu de tout ça. Quand le noir s’est fait, brutalement, mais ressentant la même chaleur et – je ne sais pourquoi – une honte mortelle, des bruis d’étoffes, un confort certain, quelques chuchotements, et puis une voix déclarant à je ne sais qui, peut-être à moi, peut-être à quelqu’un d’autre :

« Seigneur, c’est évident,
Maintenant, et voyant cela,
Sans aucun conteste,
Vous êtes un poète ! »