Les fantômes du placard


De temps en temps, il m’arrive d’avoir trop de choses à exprimer, à écrire, à hurler, pour en faire plusieurs notes structurées, bien séparées par des murs invisibles qui empêcheraient – peut-être – aux problèmes de se mélanger. Parfois c’est trop brouillon. Parfois c’est juste un nuage d’idées et de mots qui se bousculent. Parfois on ne peut pas séparer cette masse compacte de pensées trop diverses. Alors je jette ça comme on se jette d’une falaise. Avec des monstres qui sortent de la plume. Des monstres qui percent ma tête pour sortir. Par les yeux. Par mes mains. Alors j’essaie de trouver un point commun à ces brouillons. Une ligne, une idée commune, même maigre, même squelettique ; tenez, voilà : un squelette. Aujourd’hui j’ai trouvé. Je crois qu’il s’agit des fantômes du placard. Ceux que l’on cache par la honte. Les fantômes qui nous font peur, et finalement cette phrase: "Je vis dans un monde où je n’existe pas". Aujourd’hui, je parlerai de beaucoup de choses, mais en premier lieu d’un artiste: Frank Ocean.

Dans la longue lignée des fantômes du placard, il y en a un que l’on cache plus que les autres. Par pudeur, parfois, ou peut-être que c’est ce que l’on fait croire: la pudeur est le masque de la honte, souvent, qui permet de dissimuler sous un maquillage acceptable ce que l’on est vraiment. Ce fantôme, dit-on, c’est le méchant fantôme, la tare, la putain de tare qui fait de toi un putain de monstre. Sauf si tu lutte contre lui. Sauf si tu le cache, de toute tes forces, et c’est encore mieux si quelqu’un voit que tu te bats contre lui, ça fait de toi quelqu’un d’intègre, dit-on, quelqu’un qui veut rester dans "le droit chemin". Sauf que ce fantôme, si tu le frappes, c’est toi qui prend les coups. Et si tu ne comprends pas qu’il faut bien l’embrasser, l’aimer, l’accepter, un jour au bout d’une corde tu n’auras même plus le temps de regretter. Tu auras juste raté la vie à avoir fait de la morale la locomotive de ton train d’existence, la morale qui aura choisi elle-même les arrêts, les changements, les retours.

Il y a donc des milieux où ce fantôme ne pose pas de problème. Ou peut-être devrais-je dire qu’il n’en pose plus tellement. La morale est si forte, si imprévisible, au moindre bout de chaos elle reprend place dans l’esprit des gens, comme un réflexe défensif face à l’incompréhension. Je n’ai jamais compris pourquoi la sexualité était le tabou ultime. Peut-être plus que la mort, le meurtre et l’infanticide. J’ai compris qu’à peut près toutes les sectes du mondes avait pris pour cible la sexualité à cause de trois coincés en toge qui ne pouvaient pas assumer de se mettre à poil pour baiser un coup (c’est si joliment dit). Cachés derrières des montagnes d’arguments foireux plus ou moins spirituels (du genre: l’esprit compte plus que le corps, le corps n’est qu’une enveloppe, etc.), ces imbéciles ont façonnés le monde. Avant de continuer sur le couplet des sectes (je parle bien des religions), je tiens à prévenir tout internaute tenté peut-être de me taxer d’islamophobe, de cathophobe ou de judeophobe: je mets un point d’honneur à ne point insérer de discrimination dans ma profonde haine des religions. Je déteste également toutes ces sectes, pour la simple raison que je n’y vois aucune différence: le but ultime de ces organisations étant d’enlever à l’être humain son libre-arbitre.

Vous voyez, je n’arrive pas à structurer. Je mets des parenthèses partout. Je coupe le fil de mes pensées quand une idée plus acérées arrive sans prévenir. Alors je reprends. Le fantôme de la sexualité. Celui que l’on cache par "pudeur", dit la morale. Par honte, par souffrance, par lâcheté, devrait-on dire. L’argument ultime des sectes contre ce fantôme: la procréation. La sexualité pour le plaisir, et uniquement pour cela, est interdite parce que cela mettrait "la race humaine" en danger d’extinction. Je me permets de rassurer tout de suite ces esprits chagrins: il restera toujours des kamikazes pour faire des enfants. Ainsi, le préservatif est interdit, parce qu’il "tue" la possibilité d’une vie. Ainsi l’homosexualité est interdite parce qu’elle n’est pas reproductive. Voilà donc ce fantôme. Ce fantôme que l’on a tellement fait passer pour une maladie qu’aujourd’hui, même gentiment, on peut encore entendre que Frank Ocean a "avoué" son homosexualité.

Frank Ocean, c’est l’étoile montante du monde du hip-hop. Membre d’un collectif un petit peu hâtivement taxé d’homophobie (j’aime que ce genre d’accusation se retourne un jour contre les sainte-nitouche qui ont la gâchette facile quand il s’agit de ce genre de problématique, type Ni Pute Ni Soumise ou Têtu) "Odd Future", et après avoir sorti en 2011 une mixtape sublime en solo "Nostalgia, ultra", il s’apprête à sortir son premier album : "Channel Orange", à propos duquel il avait déclaré sur Tumblr : "Orange me rappelle l’été de mon premier amour". Et ce premier amour, justement, et bien c’est un homme. Alors je ne vais pas vous dire à sa place ce qu’il s’est passé, pour une fois, parce qu’il sait vraiment écrire et que le texte est sublime (je vais aussi reprendre l’excellente traduction de "laystary" sur le site madmoizelle.com):

"Qui que vous soyez, où que vous soyez… Je commence à penser que tous autant que nous sommes, nous ne sommes pas si différents. Nous sommes tous des êtres humains appâtés par les ténèbres. Nous voulons tous être vus, touchés, écoutés, considérés comme importants. Mais ce qui m’importe le plus, présentement, ce sont les gens que j’aime. Ils sont tout pour moi. Au cours de ces trois dernières années, j’ai hurlé devant le Grand Créateur. Hurlé devant les nuages dont le ciel est rempli. J’ai imploré des explications. De la clémence, peut-être. Une paix intérieure, comme de la manne jetée du ciel.

Il y a 4 étés, j’ai rencontré quelqu’un. J’avais 19 ans. Lui aussi. On a traîné ensemble cet été-là, et celui d’après aussi. À deux, presque tous les jours. Le fil du temps semblait s’évanouir à chaque instant que l’on vivait ensemble. Je passais mes journées à le regarder, regarder son sourire. Je buvais autant ses paroles que ses silences… Jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller se coucher. Alors, souvent, on dormait ensemble. Et puis, au fur et à mesure que le temps passait, j’ai réalisé une chose : j’étais amoureux. C’était maladif, c’était sans espoir. Il n’y avait aucun moyen pour moi de m’en échapper. Impossible de négocier avec mes sentiments. Pas le choix. C’était mon premier amour, et ça a changé ma vie. Plus tard, mon esprit a divagué jusqu’à se souvenir des femmes avec qui je suis sorti, celles qui ont compté pour moi, celles que j’ai cru aimer. Je me suis rappelé les chansons romantiques que j’écoutais quand j’étais adolescent. Celles que j’ai joué quand j’ai eu une petite copine pour la première fois. J’ai alors compris que ces chansons avaient été écrites dans une langue qui m’avait toujours été inconnue.

Je me suis pris toutes ces réalités dans la gueule, trop vite, d’un coup. Imaginez qu’on vous balance dans le vide depuis un avion. Moi, j’étais même pas dans un avion. En fait, j’étais dans une Nissan Maxima, la caisse avec laquelle je m’étais cassé à Los Angeles. Assis sur la banquette, j’ai avoué toute la vérité à ce mec. Je pleurais au fur et à mesure que les mots s’échappaient de ma bouche. Je pleurais parce que je faisais le deuil de ces mots, de ces secrets qui n’en étaient plus au fur et à mesure que je les révélais. Il m’a fait une petite tape dans le dos. Il a dit des choses gentilles. Il a fait de son mieux. Mais il n’a pas abondé dans mon sens : parce qu’il devait retourner à l’intérieur, parce qu’il était tard et parce que sa copine l’attendait à l’étage. Pendant les 3 années qui ont suivi, il a continué à refuser de me dévoiler la vraie nature de ses sentiments. Je me suis senti bête à avoir imaginé que cet amour était réciproque, des années durant.

Maintenant, imaginez que vous êtes sur une falaise et qu’on vous jette dans le vide. Non, j’étais pas en haut d’une falaise. J’étais encore dans ma caisse, en train de me dire que tout irait bien, en train d’essayer d’inspirer des grandes bouffées d’air. Puis j’ai respiré un grand coup et j’ai fait avec. Et j’ai continué cette amitié un peu étrange avec lui, parce que je ne pouvais pas m’imaginer ne plus le voir. Je me suis battu pour prendre le dessus sur mes émotions. Je n’y ai pas toujours réussi.

Et la danse a continué… J’ai gardé le rythme pendant plusieurs été. Maintenant, l’hiver est revenu. J’écris ces lignes depuis un avion de la Nouvelle Orléans, en direction de Los Angeles. Je suis rentré à la maison pour Noël. Là, je suis assis du côté du hublot. On est le 27 décembre 2011. J’ai déjà composé deux albums. J’ai écrit pour me donner une activité et me préserver de la folie. J’ai eu envie de créer des univers plus roses que celui dans lequel je vis. J’ai essayé d’y ranger les émotions qui m’ont assiégé. Je suis étonné de voir à quel point toute cette histoire m’a emmené loin.

Avant d’avoir à écrire ces lignes, oui, je me suis confié à des gens. Je pense pouvoir dire qu’ils m’ont aidé à rester vivant. Sincèrement. Ce sont ces gens là que j’ai envie de remercier, du plus profond de mon coeur. Vous vous reconnaîtrez, c’est certain. Des êtres humains incroyables. Probablement des anges. Je ne sais pas ce qu’il va se passer maintenant, et ça me va. Je n’ai plus de secret à cacher. Ou ptêt quelques autres, des petites choses. Mais rien de fou, bref vous voyez ce que je veux dire. Je ne me suis jamais senti seul. Tant que j’avais un truc à faire. Je pense pas avoir à être seul un jour. Merci à vous pour ça.

Cher premier amour, je te suis reconnaissant. Reconnaissant, parce que même si on n’a jamais vécu ce que j’aurais aimé que l’on vive, quelque chose s’est passé. Il y a des choses qui ont lieu. D’autres, jamais. Et voilà où nous en sommes aujourd’hui. Je ne t’oublierai jamais. Je n’oublierai jamais nos étés. Je me souviendrai toujours de celui que j’étais avant de te rencontrer. Je me souviendrai toujours de celui que tu as été, de comment on a grandi, puis jamais changé. Je n’ai jamais eu autant de respect pour la vie et le fait de vivre que présentement. Peut-être bien qu’il m’a fallu frôler la mort pour me sentir vivant. Merci. Merci aussi à ma mère, celle qui m’a élevé et qui a fait de moi un homme fort. Maman, je sais que si je suis fort aujourd’hui, c’est d’abord parce que toi tu l’as toujours été. Alors merci. Merci à tous. Pour tout. Aujourd’hui je me sens libre."

Rarement on aura mis tant de beauté et de fureur dans un texte pour faire sortir ce fantôme du placard. Rarement on aura mis tant de rage et de délicatesse ensemble pour abattre le mur épais de la morale dominante. J’ai même dû admettre qu’il écrivait mieux que moi, le con. Ce texte est tout simplement entré dans la liste des textes que j’aurais aimé écrire. Dans cette liste, il y a "Annabel Lee" de Edgar Poe. Il y a "Proverbs of Hell" de William Blake. Il y a la chanson d’adieu du film "les jolies choses", adapté de Virginie Despentes, chantée par Marion Cotillard. Et il y a ce texte de Frank Ocean.

Maintenant il s’agit de mesurer le courage dont ce mec a fait preuve pour sortir ce fantôme nu, dans un monde du Hip-Hop américain assez machiste et souvent homophobe. Sclérosé par des restes maladifs de formes bâtardes de religion: le genre de spiritualité self-service où l’on revendique la morale religieuse tout en ne prenant que ce qui nous arrange de prendre. Parfois en luttant contre soi-même. La prise de conscience, souvent, se résume en une phrase. Une phrase ravageuse parce que pleine de doute, cette arme redoutable qui peut mettre à terre n’importe quelle âme vagabonde. "Je vis dans un monde où je n’existe pas."

Je vais m’arrêter sur ces idées brouillonnes, avant que ce texte devienne un indigeste ragoût de fond de cervelle morte. Après tout, Frank Ocean vient de remplir les vides. Et, tenez, puisque l’on parle de lui, je vous passe deux de ses morceaux en bonus:

"Novocane"

"Swim Good"

Oskar Kermann Cyrus

Posez une bombe

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