Ta mort heureuse, etc.

J’ai posé dans ma tête un contrat sur ton visage, afin que mes fantôme sachent: s’ils te voient, ils te tuent. Et quand j’aurai trouvé où se cache ton souvenir, quand j’aurai découvert quelle partie de ma tête tu as parasité, quand j’aurai débusqué la source, je t’exterminerai. Je paierai mes fantômes-à-gage en larmes de rire, m’exilerai dans ce cirque au son d’un accordéon malade, et je partirai, confiant à tout ce bruit le soin de t’oublier, d’avorter ce sentiment fauve, cet embryon d’affection qui perce ma tête et parasite mes idées. Que l’oubli soit ta mort heureuse.

Quand je t’ai vu tu n’étais qu’un visage. Et tu es devenu celui dont je ne me rappelais jamais. Et au fond, je le sais, je serai certain de ne plus t’aimer quand je me souviendrai de la couleur de tes yeux. Bleus ou bruns, peut-être verts. Je vois tes yeux, je vois ton regard, mais je ne vois pas la couleur de tes iris. Seul manque à ton visage gravé sur l’intérieur de mes paupières. La couleur. Tes iris. Quand tu seras net, tu seras redevenu comme les autres, un passant parmi les passants, un autre homme, un être dont peut-être je ne me souviendrai plus la semaine prochaine. Je l’espère. J’ai une vague tendance, il est vrai, à remuer le couteau dans mes plaies. Pour le plaisir, pour l’exhibition, pour l’indécence inhérente à la vocation d’écrivain, juste montrer ma douleur. Écrire.

Jusque là, dans ma tête, une silhouette noire occupait mes pensées. Un inconnu aux contours vagues, anonyme manque à mon cœur de cendre. Ma seule faille: aimer un éternel absent. Nécessairement absent. Adorer celui qui n’est jamais là, c’est comme avoir comme but vital d’atteindre l’horizon: dès le départ on sait que l’on s’apprête à mourir en cours de route. Parce que de toute manière tout ça n’existe pas. L’horizon, comme l’absent, est une ruse de l’esprit pour nous tenir en place. Pour ne pas tuer. Pour nous tenir en laisse. Pour ne pas nous laisser désœuvré, à errer sur cette Terre et semer le chaos. Le hasard. Semer le chaos et le hasard. Cette chose que l’on ne comprend pas. Cette chose incontrôlable.

Toi, tu es venu imposer ton visage à cet absent. Ton visage, ta silhouette, ton nom. Ton regard flou dans ma mémoire, et ton poignard dans ma tête, à remuer la lame pour t’amuser. Tu vois, imposer ta voix au silence du muet, mettre tes mains sur mes fantasmes, guider ma plume sur la page blanche, c’est déjà un acte de terrorisme. Écrire à ma place. Me réduire au silence. Je me hais dans le sang de t’avoir laissé le trône de ma conscience. J’avais juré. J’avais juré être le seul maître. Le seul despote. Le seul tortionnaire. J’avais juré que plus personne ne pourrait plonger ses mains dans ma cervelle poisseuse. Juré de rayer l’amour et tous ses putains de dérivés verbeux de mon dictionnaire intérieur. Ne laisser en place que le moteur du monde: la détestation, la rage, la colère, et la pierre tombale qui nous sert à tous de miroir.

***

C’est au bout de cette rue que je t’ai vu. Cette rue empruntée parmi les autres, dans un choix conscient mais hasardeux, finalement, puisqu’il n’y a rien de plus ressemblant à une rue qu’une autre rue. Choisi celle-là à cause de la musique de mes pas. Ne pas casser le rythme. Ne pas briser la mélodie. J’étais là, regardant ces clowns mourir sur le pavé, affamés, le maquillage tremblants sur leurs faces pixelisées, un air neutre gravé sur mon visage. Je n’ai jamais eu de pitié pour la mort des autres. Je n’ai même jamais éprouvé de tristesse à la mort de quelqu’un. La mort, dit-on, fait partie de la vie. Juste le passage de l’état conscient à l’état de rien du tout. A juste titre, dit-on parfois, le passage du vide de la vie au néant de la mort. Au fond, la vie n’est pas moins absurde que la mort, puisque l’existence elle-même est une chose inexplicable.

En fait il en restait un debout. Un clown. Qui avait compris qu’il allait mourir. Un clown au sourire inchangé, qui essayait encore de faire rire et de manger les gens quand ils passaient à côté de lui. Il était seulement un peu plus faible. Il ne faisait qu’arracher des mains, des bras, une jambe ou un visage. Il ne faisait que boire du sang. Boire ce liquide rouge et redessiner son sourire. Continuer à vivre. Marcher sereinement vers la mort, le maquillage usé, la voix éreintée, les os rouillés. Et puis d’un coup, il pousse un soupir. Il me regarde, me montre ses dents, et s’écroule à mes pieds. Sans même me mordre. Me regarde en mourant. Le regardant pourrir. Un sourire. Putain de belle mort. Putain de belle mort heureuse. Tu vois ce que je veux dire? Une mort heureuse. 

C’est au bout de cette rue-là. Celle des clowns morts. Debout de dos, tu étais comme un putain de fantôme devant mes yeux. Apparu comme ça sans prévenir, soudainement et n’importe comment, à la fois proche et lointain, ton regard translucide et flou transperçant mon squelette. Une saloperie de rayon x glacial qui me traverse et fouille mon intérieur. Un truc que je ne comprends pas. Un truc que je ne comprends pas, et que je déteste. D’emblée tu m’es antipathique. La saloperie de poussière dans l’engrenage, celle de trop qui bloque tout le système. Qui paralyse le trajet. Qui rend immobile tout ce qui devrait être en mouvement. Un gêneur, un empêcheur de détester en rond. Despote. Terroriste. Tu arrives et crash ton vaisseau dans mes tours de verres. Ma ville est en feu, mes fantômes sont en panique, ils ne savent pas comment réagir. Je reste immobile au milieu de cette rue qui soudain est pleine de monde. Je te vois, toi qui ne me regarde pas. Là, au bout de ce chemin pavé, assis à la terrasse bondée d’un café. A rire. Et ton rire d’embraser les cendres mortes de mon cœur. Et cette cascade cristalline de notes brouillonnes de percer mes tympans. « A genoux » dit ce rire que je ne veux plus entendre. « A genoux! » hurle-t-il plus fort alors qu’un éclat sort encore de ta bouche. A genoux, putain, moi qui avait juré de ne m’agenouiller devant personne, même devant la mort je resterai debout, disais-je, même devant Dieu s’il existe, même sous les fusils, même sous les bombes, je resterai debout. Même sous l’orage. Même sous la tempête. Et toi, il ne t’a fallu qu’un éclat de rire pour m’asservir. Un simple éclat de rire. A genoux. A genoux. Rampant devant le seul maître, maintenant. Esclave pitoyable d’un visage, d’une voix et d’un nom. Un visage. Une voix. Un nom. Une identité visible et clair, un regard flou, stigmate de cette affection qui me ronge l’esprit. Qui reconstruit mon cœur, oui, qui embrase mes cendres pour en fondre quelque chose de nouveau, peut-être, mais avec des chaînes. Avec des chaînes et un cadenas épais, solide, chaînes soudées par les éclats de ton rire. 

***

Et dans un étourdissement tu es parti dans ma tête. Directement. Un shoot d’héroïne. Un putain de trip paralysant. Un voyage immobile dont le terminus est la prison intérieure des sentiments vains. A genoux. A pleurer ma liberté par mes yeux en sang. A gémir, putain, à gémir à genoux ma putain de liberté qui s’en va avec mon sang sur les pavés de la rue redevenue déserte. Il n’y a plus que toi qui ne me regarde toujours pas, boucle vide de ma tête en vrac. Ton sourire. Un éclat. Ton sourire. Un éclat. Ta voix qui descend comme la pluie, glissant sur les toits de ma ville, s’écrasant sur le trottoir, sur les pavés, tout autour de moi et sur mes cheveux, ma tête, mon visage. Ta voix dans mes yeux. Tes yeux qui éclatent ma poitrine. Ton visage gravé au dos de mes paupière. Encre blanche foudroyante dans l’absolue obscurité, tu es devenu la lumière que je ne peux pas éteindre.

A présent je veux que tu partes de mon crâne, que tu effaces ton beau visage du dos de mes paupières, que tu fasses tes valises dans mes entrailles et que tu y fasses le ménage: prends tout ce qu’il reste d’un peu trop humain, d’un peu trop fragile, d’un peu trop faible, et puis prends même mes entrailles, ma cervelle, crève mes yeux avec tes aiguilles pour que je ne puisse plus te voir, et laisse la folie régler mon cas. Laisse-moi en paix voguer vers l’Enfer, toi le naïf vagabond de la vie ignorant jusqu’à quel point je suis une créature abjecte, sale, déviante, morbide, malade. Dégage de ma page blanche et laisse-moi me détruire. Crève et va voir ailleurs.

Toujours ailleurs. Je sais comment ça va se passer. Je vais invoquer la Haine et elle se tournera vers moi. En voulant te détruire c’est moi que je blesserai. Et quand j’évoquerai ton souvenir tu seras toujours ce regard flou, intrigant, désirable, cette silhouette, ce visage, cette voix et ma plume guidée par toi. Tu seras péril en ma demeure, maître dans ma tombe, comme un bouquet de fleur du mal posée sur mon cadavre, alors même que dans ma cervelle morte, autant que moi tu ne seras plus personne. Alors l’oubli sera ta tombe. Alors sera ta mort heureuse.

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Ta mort heureuse, etc de Oskar Kermann Cyrus est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.
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