Dernier jour

Ici, c’est le dernier jour de l’année. Le temps de divaguer, de voyager, d’étirer le temps, et je m’en vais. Ici, donc, je parle du départ. L’exil. Et puis la fuite. partir, courir, s’enfuir. Voilà pour cette chronique du temps qu’il fait, et les mots étant bien souvent accordés à la météo, aujourd’hui il pleut, c’est gris et froid. L’hiver.

Je dois partir pour terminer un roman qui me ronge. Vous savez, l’écriture c’est comme une addiction qui ne vous quittera jamais. Et je le sais. Les crises, elles frappent comme les idées viennent, avec l’obsession malsaine de créer des vies pour ensuite les détruire proprement, parfois lentement parce que l’idée le commande. La littérature est cruelle, sadique, malsaine, tout comme l’Art la littérature est le résultat d’un crime. Même si j’imagine que tuer des gens en photo ou sur papier, c’est toujours plus amusant qu’en vrai. On écrit souvent pour tuer, et puis pour vivre. Quand les mots veulent entrer, qu’ils frappent à l’intérieur de la tête, cognant contre la paroi de mon crâne, pour entrer. Entrer. Dans votre monde ils deviennent libres, beaux parfois et créateurs d’émotions. Moi, ils me tuent. Ils font des trous dans ma tête. Ils me battent. Je suis Terroriste, libérant le cataclysme. Tempête, chacune de mes phrases est un attentat dont je suis souvent la seule victime. Tout ce qui ne tue pas laisse une cicatrice.

Aujourd’hui c’est l’Hiver, et étrangement, il fait moins froid qu’hier. L’Exil, c’est assez souvent pour s’enfuir. Je ne sais pas trop ce que je fuis. Peut-être la réalité que je connais, pour me trouver dans un monde dont j’ignore tout. Être candide à nouveau. Poursuivre l’horizon, même si cette tentation est vouée à l’échec : Ailleurs n’existe pas, devenant "ici" dès lors qu’on l’atteint. Toujours plus loin. Je me rappelle à l’instant du plus magnifique poème d’Edgar Allan Poe, qui n’est pas "le Corbeau", mais "Annabel Lee".

"It was many and many a year ago
In a kingdom by the sea
That a maiden there lived, whom you may know
By the name of Annabel Lee
"

"For the moon never beams without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee
And the stars never rise, but I feel the bright eyes
Of my beautiful Annabel Lee.
And so, all the nighttide, I lie down by the side
Of my darling! My darling, my life and my bride.
In her sepulchre, there by the sea,
In her tomb, by the side of the sea.
"

Transpirant l’exil, ce royaume près de la mer m’a toujours intrigué. Ce qui tue le rêve dans ce poème, c’est la traduction de Mallarmé : hachés, torturés, les vers ne s’envolent jamais. Et pourtant, Il y a tant et tant d’années, Dans un royaume près de la mer… Est empreint d’une poésie sombre et belle.

La vérité, c’est que j’ai toujours rêvé d’être Edgar Allan Poe pour ces quelques vers. Ce poème a changé mon existence. Toujours rêvé de faire autant rêver par quelques mots. Tant de perfection que l’on retrouve dans ce vers d’Apollinaire, du poème "Nuit Rhénane":

"Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire"

La perfection du rythme, des mots, des intentions, écrire c’est aussi jouer un rôle. Croire vraiment que l’on est ce fou dans ce rêve de dément. L’écriture de toute manière mène à la folie. Jouer l’Enfer, ce doit être le pied, quand même. William Blake l’a fait, dans "Proverbes de l’Enfer":

"Dans le temps des semailles, apprends ; dans le temps des moissons, enseigne ; en hiver, jouis. 
Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts. 
Le chemin de l’excès mène au palais de la Sagesse. 
La Prudence est une riche et laide vieille fille à qui l’incapacité fait la cour. 
Le Désir non suivi d’action engendre la pestilence. 
Le ver que coupe la charrue, lui pardonne. 
Celui qui aime l’eau, qu’on le plonge dans la rivière. 
Un sage ne voit pas le même arbre qu’un fou. 
Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais une étoile. 
Des ouvrages du temps l’Éternité reste amoureuse. 
La diligente abeille n’a pas de temps pour la tristesse. 
Les heures de la folie sont mesurées par l’horloge, mais celles de la sagesse aucune horloge ne les peut mesurer. 
Les seules nourritures salubres sont celles que ne prend ni nasse ni trébuchet. 
Livre de comptes, toise et balance – garde cela pour les temps de disette. 
L’oiseau ne vole jamais trop haut, qui vole de ses propres ailes. 
Un corps mort ne venge pas d’une injure. 
L’acte le plus sublime, c’est de placer un autre avant soi. 
Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la Sagesse. 
Insanité, masque du fourbe. 
Pudeur, masque de l’orgueil. 
C’est avec les pierres de la Loi qu’on a bâti les prisons et avec les briques de la religion, les bordels. 
Orgueil de paon, gloire de Dieu ; 
Lubricité du bouc, munificence de Dieu ; 
Colère du lion, sapience de Dieu ; 
Nudité de la femme, travail de Dieu. 
L’excès de chagrin rit ; l’excès de plaisir, pleure. 
Le rugissement des lions, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer en furie et le glaive destructeur, sont des morceaux d’éternité trop énormes pour l’œil des hommes. 
Renard pris n’accuse que le piège. 
La joie féconde, la douleur accouche. 
Que l’homme vête la dépouille du lion ; la femme, la toison de la brebis. 
A l’oiseau le nid ; à l’araignée la toile ; à l’homme l’amitié. 
Le fou égoïste et souriant, et le fou morne et renfrogné, seront tenus tous deux pour sages, et serviront de verge et de fléau. 
Évidence d’aujourd’hui, imagination d’hier. 
Le rat, la souris, le renard, le lapin, regardent vers les racines ; le lion, le tigre, le cheval, l’éléphant regardent vers les fruits. 
Citerne contient, fontaine déborde. 
Une pensée, et l’immensité est emplie. 
Sois toujours prêt à dire ton opinion, et le lâche t’évitera. 
Tout ce qu’il est possible de croire, est un miroir de vérité. 
L’aigle jamais n’a perdu plus de temps, qu’en écoutant les leçons du corbeau. 
Le renard se pourvoit, Dieu pourvoit au lion. 
Le matin, pense ; à midi, agis ; le soir, mange ; la nuit, dors. 
Qui s’en est laissé imposer par toi, te connaît. 
La charrue ne suit pas plus les paroles que la récompense de Dieu les prières. 
Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir. 
N’attends que du poison des eaux stagnantes. 
Celui-là seul connaît la suffisance, qui d’abord a connu l’excès. 
Souffrir les remontrances du fou : privilège royal. 
Yeux, de feu ; narines, d’air ; bouche, d’eau ; barbe, de terre. 
Pauvre en courage est riche en ruse. 
Le pommier pour pousser ne prend point conseil du hêtre ; ni le lion, ni le cheval pour se nourrir. 
Aux reconnaissants, les mains pleines. 
C’est parce que d’autres ont été fous, que nous, nous pouvons ne pas l’être. 
L’âme du doux plaisir ne peut être souillée. 
Si plane un aigle, lève la tête ; tu contemples une parcelle de génie. 
De même que la chenille choisit, pour y poser ses œufs, les feuilles les plus belles ; ainsi le prêtre pose ses malédictions sur nos plus belles joies. 
Pour créer la moindre fleur, des siècles ont travaillé. 
Malédiction tonifie ; Bénédiction lénifie. 
Le meilleur vin, c’est le plus vieux ; la meilleure eaux, c’est la plus neuve. 
Les prières ne labourent pas ! Les louanges, ne moissonnent pas ! Les joies, ne rient pas ! Les chagrins, ne pleurent pas ! 
Tête, le Sublime ; cœur, le Pathos ; génitoires, la Beauté ; pieds et mains, la Proportion. 
Tel l’air à l’oiseau, ou la mer au poisson, le mépris à qui le mérite. 
Le corbeau voudrait que tout soit noir, et le hibou que tout soit blanc. 
Exubérance, c’est Beauté ! 
Le lion serait rusé, si conseillé par le renard. 
La culture trace des chemins droits ; mais les chemins tortueux sans profit sont ceux-là mêmes du génie. 
Plutôt étouffer un enfant au berceau, que de bercer d’insatisfaits désirs. 
L’homme absent, la nature est stérile. 
La vérité, jamais ne peut être dite de telle manière qu’elle soit comprise et ne soit pas crue. 
Suffisamment – ou davantage encore."

(Traduction d’André Gide)

Et puisque la langue originale de l’auteur est l’anglais, retrouvez ce texte dans la bouche d’un très grand artiste : Marilyn Manson.

Je reviendrai Après les vacances. Avec de nouveau la force et la joie de créer. si tant est que l’on puisse appeler "joie" un besoin vital. Mais vous savez, tous autant que vous êtes, la grande leçon de Hamlet:

"Life : it is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury

Signifying nothing…"

"La vie : une fable

contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur

et qui ne signifie rien…"

Alors joyeuses fêtes, et n’oubliez pas Shakespeare.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

3 réflexions sur “Dernier jour

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