La déviance en étendard

Helnwein / Manson (2003)

Helnwein / Manson (2003)

De la Bible à Mein Kampf, de Minute au Figaro, tous les torchons du monde vous ont montré qui exclure, et avec qui baiser.

La "déviance" est une notion de sociologie variable, donc creuse, désignant les comportements "non conformes aux normes sociales." En clair, tous les montons noirs qui ne suivent pas les bons précepts de "l’entrepreneur de morale": l’exemple à suivre, le gentil, le chevalier blanc. Comme toutes les notions accouchées par les porteurs d’une sacro-sainte morale, le mot se décline : "Déviance morale", désigne souvent les opinions politiques considérées comme dangereuses par le pouvoir en place (bien souvent : le communisme) ; "déviance sexuelle" désigne toute pratique sexuelle non reproductive, mais souvent bien plus saines que les bordels juvéniles de l’Eglise ; "déviance artistique" désigne toute oeuvre non conforme à l’insipide soupe culturelle moraliste souvent dirigée par l’Eglise (ou autre courant sectaire)… etc. Chaque siècle à sa déclinaison, de la "déviance politique" à l’infâme "déviance idéologique". Prétexte des pires génocides, complice des plus grands massacres, ce simple alibi fait encore les beaux jours de quelques dictateurs, de Benoit XVI  à Mubarak, en passant par Ahmadinejad.

Mais force est de constater que les périodes les plus sombres sont propices à la création, que la censure appelle la provocation, et que l’humiliation n’engendre que la vengeance. Ainsi, au temps du troisième Reich, le peuple Allemand a eu le droit à une merveilleuse exposition, "Entartete Kunst" – ce qui veut dire en Français "Art Dégénéré". Dans la collection de cette expo itinérante, l’on pouvait admirer, ci et là, Picasso, Dali, les surréalistes en général, les abstraits, bref, ceux qui étaient accusés, à l’instar de Socrate, de "corrompre l’imaginaire" des citoyens, ou plutôt, devrait-on dire, des moutons. La constitution d’une culture Officielle chez les Nazis est significative de la construction d’une norme, visant plus particulièrement à rejeter tout ce qui en sort, et ainsi s’assurer du pouvoir sur un peuple disponible car vidé de tout esprit critique.

La déviance est donc non seulement nécessaire, mais elle est un devoir, un devoir de résistance contre la manipulation des esprits et des masses. Construire de la déviance, c’est participer à la diversité, lutter contre toute forme d’hégémonisme, et surtout s’assurer de rester libre.L’exemple de l’exposition "Art dégénré" démontre aussi l’attrait qu’ont les peuples à la liberté de ton, à la déviance et à la subversion : elle a dû être interdite par Goebbels (alors qu’il l’avait lui-même mis en place en tant que ministre chargé de la propagande) à cause d’un trop grand succès.

Aujourd’hui les fascismes pullulent. De la politique sécuritaire de tout Etat dit "civilisé" à la surveillance et censure d’internet, à la menace religieuse incarnée non par l’Islam mais par la religion Catholique, au retour de l’extrême-droite identitaire dans le monde occidental (les fameux "Tea Party" aux Etats-Unis, les affiches xénophobes en Suisse…etc). Le danger est permanent. Les cas de censure ne manquent pas. Cette artiste Chinoise censurée aux beaux-arts pour avoir utilisé les mots du slogan-hochet de Sarkozy (Travailler Plus pour Gagner Plus), ou l’exposition consacrée au photographe Larry Clark, pour des cas de nudité sur certaines photographies démontre le même fait : à chaque fois l’exposition a été un énorme succès (118 000 visiteurs pour l’exposition de Larry Clark). Beaucoup d’artistes subversifs le sont donc involontairement, victimes d’une censure qui, au final, les rend plus forts.

Il y a maintenant seize ans que Marilyn Manson dérange le monde entier, en particulier l’Eglise et l’Amérique. Il a fait de la liberté d’expression sa bataille, contre "le fascisme de la chrétienté" et "le fascisme de la beauté". Il s’impose alors dans un style subversif et violent. Sa grande ambition est de "réhabiliter la notion d’Art dangereux, ou d’Art dégénré", il fait du blasphème et de la provocation ses armes pour gagner sa liberté d’être en tant qu’artiste, mais aussi en tant qu’oeuvre, car en faisant de son discours et de sa personne l’expression même de sa déviance, il devient une oeuvre d’art.Sa trilogie est parmis les disques les plus légendaires du rock : "Antichrist Superstar", "Mechanical Animals" et "Holy Wood" constitue une oeuvre dense et forcément déviante, abordant des thèmes comme la religion, l’androgynie, les diverses pratiques sexuelles, et enfin, en se relevant du traumatisme de la tragédie de Columbine, de l’éducation et du port d’arme: le poumon droit de l’Amérique puritaine.L’American Family Association est l’organisation par qui tout commence. Cette association est la meilleur attachée de presse qu’il pouvait rêver d’avoir. A chaque concert : demande d’annulation, manifestation, tracts calmonieux. Les accusations sont graves (viols publics, sacrifices d’animaux, et même sacrifices humains!) et invraisemblables, mais vont tout de même parcourir le monde (qui n’a pas entendu parler des fameuses côtes enlevées ou des pauvres petits poussins écrasés par le grand méchant Manson?), et faire de l’artiste l’incarnation même de la déviance.

Alors, la subversion comme but? La question peut être posée. Il y a plusieurs manières de voir le "but". Car tout dépend de ce que l’on défend. Certains, par exemple, reprochent à Lady Gaga de se servir de la subversion comme argument commercial. Mais peut-on vraiment parler d’argument commercial quand chaque clip ou chaque chanson fait l’objet d’une censure indigne, voire injurieuse (dans la version censurée du clip "Telephone", les transexuelles présentes dans la version longue ont disparues, et il n’y a même plus assez d’images pour couvrir toute la chanson)? D’autant que cette censure a permis de parler de la question transexuelle aux Etats-Unis, ce qui n’est pas rien! La subversion, chez Lady Gaga, n’est pas perçue comme un but, mais comme un moyen, une occasion de visibilité. Pour faire avancer certaines causes, il faut parfois savoir ne pas se contenter de dire "c’est injuste" d’une petite voix brisée, avec quelques fausses larmes. Il faut frapper. La subversion, ou plutôt la déviance comme but en soi n’a rien de stupide. C’est défendre une certaine idée de la liberté, mais c’est aussi se condamner à dépasser les limites. Défendre une certaine idée de la liberté parce qu’il faut constament défendre ce qui est différent du dogme établi. L’art subversif, comme le mouvement terroriste artistique de l’Eclat de Nuire (EdN), est une vigilance sur l’état de la liberté, c’est une soupape de sécurité nécessaire pour ne pas laisser s’endormir le monde sous la mélodie du fascisme. La subversion comme but, c’est avoir l’envie de réveiller, constament, les endormis. De bousculer. Car c’est de cela dont il s’agit, éclairer les différences et la diversité contre l’hégémonie d’une pensée dogmatique.

La déviance en étendard? On peut pousser plus loin la recherche artistique de la déviance. Chez Hans Bellmer, la déviance passait par la déformation des corps, la manipulation de la chair, ou l’image d’une sexualité dite "malsaine". Malsaine parce que sombre, malsaine parce que mystérieuse, du mystère des plaisirs violents s’ébatant dans le secret des alcôves. Bellmer est par ailleurs un des artistes qui ont inspirés Marilyn Manson, et pour une principale raison: C’est une oeuvre de contraste. Entre sensualité et violence, amour et haine, glamour et malsain, l’oeuvre de Bellmer est, comme celle des grands artistes subversifs, une oeuvre de contraste.Le contraste est subversif. En peinture, en photographie, en littérature, en musique, plus le contraste est grand, élevé, plus la chose est jugée dérangeante. Chez Manson, le contraste est partout, jusque dans son nom de scène : l’alliance du glamour d’une star hollywoodienne et de l’horreur d’un crime. La subtilité est que les deux noms ont étés starisés. On ne dit plus "Marilyn Monroe", on dit "Marilyn". On ne dit plus "Charles Manson", on dit "Manson". Le contraste dénonce un fait: la société du spectacle touche à tout, on a autant de chance de devenir célèbre en assassinant quelqu’un qu’en jouant la comédie (ce qui sera vérifié avec la tuerie de Columbine, puisque les deux tueurs ont faits la Une des magazines les plus répandus).

Le contraste est donc l’image de la déviance, car il oppose les éléments du dogme qui se contredisent. Le contraste est déviant car fondamentalement contradictoire, comme dans la Bible l’alliance des extrêmes provoque l’Apocalypse ("Je suis l’Alpha et l’Omega, le début et la fin de tout.") ; le contraste devient le néant d’une pensée unique construite en dogme ou en credo. La remise à plat de ce que l’on tenait pour acquis.

La déviance est donc une valeur a défendre, non comme l’expression négative de pratiques "amorales" ou pire : "immorales" ; mais bien comme l’expression subversive et juste d’une recherche de liberté, de différence, de constraste, afin de briser constament le danger de la pensée unique, et ainsi tout faire pour nous éloigner du risque fasciste. La déviance est un étendard qui me convient, je le défendrai comme il se doit : jusqu’à la mort, et au delà.

Sincères Condoléances,

Oskar K Cyrus

Une réflexion sur “La déviance en étendard

  1. Article rondement mené et très bien écrit. Cela dit, la déviance peut "dévier" en extrémisme, et tout extrémisme est fatal pour la cause qu’il veut défendre. Mais dans le fond, je suis bien d’accord : s’opposer aux valeurs érigées en normes est salvateur.

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